Le Centre Phi présente Rad Hourani au fil de cinq années de création

 

ARTICLE PAR EMMANUELLE VIEIRA     /     PHOTOS PAR Vittorio Vieira

 

Ce mois-ci, il est l’artiste et le commissaire invité du Centre Phi avec son exposition Rad Hourani sous toutes ses coutures, 5 ans de créations unisexes. À l’initiative de la fondatrice et commissaire permanente Phoebe Greenberg, le créateur a accepté de se dévoiler sous ses angles de grand couturier, de photographe, de réalisateur, d’architecte des corps en mouvement et de l’âme humaine. Virtuose du visuel, le premier designer canadien à être entré dans le cercle fermé de la haute couture parisienne aurait pu exposer à Paris, à Londres ou à New York : Rad Hourani a choisi Montréal pour faire le bilan de cinq années d’exploration.

 

Rad Hourani est un être à part. Il fait penser au Petit Prince de Saint-Exupéry. Avec son monde à lui, son regard frais sur les choses et sa beauté intérieure qui transperce tout ce qu’elle touche, il est attachant et redoutablement intelligent. L’exposition au Centre Phi, c’est son bébé : il a mis neuf mois à la peaufiner. Le résultat est à l’image de tout ce qu’il crée : en équilibre entre le noir et le blanc, tout en nuances, riche en subtilités et en non-dits.

 

Il aurait pu rester centré sur lui-même, comme le font beaucoup de créateurs, mais il a opté pour l’ouverture, invitant architecte, peintre, designer, chorégraphe et musiciens à se joindre à lui pour chanter en choeur cette symphonie de l’unisexe : un monde libre dans lequel les opposés s’attirent et se complètent plutôt que de se repousser. « Je n’aurais pas pu m’exprimer aussi bien ailleurs, souligne Rad Hourani, le Centre Phi est le seul endroit qui permettait d’utiliser autant de supports et de voix à la fois. »

 

Phoebe Greenberg a d’abord entendu parler de Rad Hourani par son fils, un admirateur inconditionnel du couturier, mais c’est l’artiste Renata Morales qui les a présentés. « J’ai tout de suite trouvé la démarche artistique de Rad très intéressante, explique Mme Greenberg. Il possède une grande culture en arts visuels et une compréhension très pointue de l’esthétique en trois dimensions. Il réfléchit beaucoup à la manière de porter un vêtement, au mouvement, à la façon dont le corps voyage dans l’espace. C’est un grand couturier, mais c’est aussi un grand photographe et un remarquable réalisateur. »

 

Ce « voyage du corps » se transpose dans l’exposition sous forme d’immenses murs en papier peint sur lesquels défilent des anatomies de tous âges et de toutes origines, de manière rythmée et graphique. « Avant de dessiner un vêtement, dit Rad, j’ai passé un an à étudier le corps humain, des corps de toutes les tailles et de toutes les formes. »

 

À cette murale succède celle des patrons aux formes architecturales. « Une fois le corps humain disséqué visuellement, j’étais prêt à fabriquer mes propres patrons unisexes. J’ai toujours vou lu faire des vêtements pour l’humain, en dehors de tout effet de mode, d’âge ou de sexe. »

 

Mais derrière cette absence de genre ou de race se cache une volonté beaucoup plus grande : celle d’exister loin des codes et des barrières qu’on nous impose. Et l’exposition rend admirablement cet aspect. En déconstruisant anatomies et silhouettes, on finit par se concentrer sur l’essentiel : le mouvement, l’énergie, un frisson, la beauté, la vie.

 

Aux côtés des murales des corps et des patrons unisexes, des murs des portraits et des collections, se trouve un mur de six vidéos qui sont l’aboutissement en trois dimensions de toute cette analyse et dissection en deux dimensions. Dans la grande salle de projection, un montage de poèmes visuels réalisé par Rad Hourani finit d’éveiller tous nos sens et réussit à nous placer dans un état d’apesanteur, une forme d’apothéose du questionnement par rapport à notre corps et à ce que nous sommes réellement.

 

La vie, une création

 

Pour Hourani, la vie est une création, mais aussi un partage continu, une communion entre disciplines et créateurs. Au rez-de-chaussée du Centre Phi, il a ouvert une boutique éphémère dans laquelle il a placé les livres de sa bibliothèque personnelle, des oeuvres exclusives réalisées en collaboration avec d’autres artistes, un choix de vêtements issus de toutes ses collections de prêt-à-porter, une réédition du parfum Ascent et son tout nouveau livre Rad Hourani 5 Years of Unisex, tiré à seulement à 300 exemplaires.

 

« Exposer et vendre des livres qui m’appartiennent depuis l’âge de 18 ans, c’était important pour moi », dit-il. Parmi ces ouvrages phares, on trouve un très beau bouquin sur Coco Chanel qui trône aux côtés d’un ouvrage sur Pierre Cardin : « Chanel, c’est l’érotisme élégant, le noir et blanc, l’audace d’une créatrice qui a su amener l’idée d’un pantalon pour femmes. Cardin, c’est aussi l’avant-garde ; il a apporté quelque chose qui n’existait pas, une mode plastifiée, accessible. »

 

Il y a aussi plusieurs livres du photographe américain Robert Mapplethorpe, l’un des artistes fétiches de Hourani, et des ouvrages consacrés à l’oeuvre d’Helmut Newton. Puis, pêle-mêle sur les comptoirs, il y a des livres sur la typographie Helvetica, sur l’étu de des visages, sur l’architecture moderne, sur le cinéma érotique, sur Warhol et sur Almodóvar. Parcourir les pages de ces magnifiques documents grand format nous fait pénétrer dans un monde où l’esthétisme côtoie le mystère, où la beauté a parfois des allures très cruelles et où le décalage est permanent, bien loin de la vie édulcorée à laquelle on nous a habitués.

 

 

 

Dans l’oeil de l’autre

 

Face à cette bibliothèque très personnelle ouverte au public, Rad Hourani a demandé à des amis créateurs de concevoir une ou plusieurs oeuvres uniques pour l’événement. Une photographie noir et blanc d’un escalier et deux sculptures tranchées en noir et blanc de l’architecte Gilles Saucier interrogent la matière noire et son potentiel de contenir l’espace.

 

Comme dans les oeuvres de Hourani, le noir n’est pas le négatif du blanc, mais le complément de celui-ci. Il est la représentation d’une création en devenir, un espace imaginaire dans lequel bouillonnent vie et mouvement.

 

D’autres créations enrichissent cet espace de communion artistique. Il y a d’abord les aquarelles-imprimés de Renata Morales, pleines de spontanéité, de joie et de noirceur. Puis la série Mask-à-Rad conçue par la peintre Leela Sum, dont les mystérieuses silhouettes en noir et blanc se font l’écho d’un art primitif ou de dessins africains très anciens.

 

Sur le mur, une magnifique chorégraphie d’Édouard Lock filmée par Rad Hourani met en scène une danseuse vêtue d’un corset qui se transforme peu à peu en veste, rendant l’apparence féminine plutôt masculine. Pour Lock comme pour Hourani, danse et visuel ont un impact sur le public qui n’est pas aussi rationnel et défini que celui du mot.

 

Intéressés par le mystère inhérent à la danse ou aux images, les deux artistes aiment disloquer la perception que nous avons de notre propre corps en nous offrant une approche plus viscérale et beaucoup moins contrôlée par l’intellect.

 

À côté de la boutique éphémère se trouve un autre espace d’échange dans lequel Rad Hourani expose sa fameuse veste interactive, qu’il avait déjà présentée à la Tate Modern de Londres. Avec des caméras intégrées au vêtement, la veste capte les visages des visiteurs qui sont ensuite projetés sur différents écrans du Centre Phi.

 

Penser en images

 

Cette exposition est l’occasion rêvée d’apprendre à penser en images plutôt qu’en mots, à déconstruire notre univers pour en rebâtir un plus libre et plus ouvert.

 

Débarrassé de toutes les étiquettes qui collent à la peau, Rad Hourani nous montre comment déchiffrer les zones d’ombre qui sont presque plus importantes que les choses elles-mêmes. Ici, l’âme humaine et ses secrets s’expriment pleinement dans les craquelures d’un monde étrange et Rad-icalement beau.