Rad Hourani est à la mode ce que Prince est à la pop : unique, décoiffant, intemporel, inclassable, très libérateur. Il est aussi le premier designer de mode québécois et même canadien à investir le cercle très prisé de la haute couture parisienne. Le 24 janvier prochain, il présentera sa première collection en tant que membre invité officiel, et pour ne rien faire à moitié, ce sera un défilé unisexe prévu au calendrier, du jamais vu. Le spectacle, qui promet d’être épuré, élégant, mystérieux et déstabilisant, aura lieu au Centre culturel canadien à Paris. Petit prince deviendra grand…

Entrer dans l’univers de la haute couture, le secteur professionnel où exercent les créateurs de vêtements de luxe, c’est exceptionnel en soi. Mais le faire à 30 ans, sans aucune formation liée à la couture et en ayant amorcé ses premières collections il y a seulement cinq ans, cela tient de l’exploit ! Rad Hourani ne fait rien comme les autres.


Très réservé sur sa personne, il observe beaucoup et réfléchit avant d’agir. Sa sensibilité à fleur de peau, sa pureté et son énergie nous happent, laissant entrevoir un artiste pour qui la mode n’est pas une fin en soi. Car Rad Hourani, comme beaucoup d’autodidactes, a soif de découvertes. Il crée sans s’enfermer dans des techniques ou des modèles imposés.


Rigoureux, perfectionniste, toujours en questionnement, il explore, expérimente, déconstruit pour mieux reconstruire. Bref, il imagine un monde en évolution et invente un langage approprié pour l’exprimer de toutes les manières possibles. Et loin de lui l’idée de tout miser dans une seule direction. Ses explorations et ses recherches avancent au fil des 14 collections qu’il a déjà réalisées, des 15 pays qu’il a visités, des 500 vols d’avion qu’il a effectués. C’est d’abord une approche nomade qui alimente son art, l’envie d’évoluer et de s’adapter à un environnement en évolution.

 

Des supports multiples


Sa démarche lui donne aussi l’idée de réaliser des films, de monter des expositions, d’écrire et de mettre en pages des livres, d’effectuer le design de sa boutique, de collaborer avec d’autres artistes, bref de créer sur des supports multiples et d’avancer avec des oeuvres qui s’enrichissent les unes les autres, comme le prolongement logique d’une seule vision en mouvement. À l’opposé d’un homme qui ne suit qu’un seul chemin, lui privilégie instinctivement l’idée ouverte d’un cycle de la vie.


Le travail de Hourani, cet artiste complet, emprunte une esthétique à la fois graphique, photographique et architecturale, jouant avec les lignes pures et reposant sur une vision noir et blanc du monde, avec parfois quelques notes de teintes classiques.


Son art s’exprime en trompe-l’oeil, en symétries ou en reflets infinis, s’amusant à disloquer et à brouiller les limites des choses, tout ça dans le seul but de nous sortir de notre zone de confort bâtie autour d’évidences pour lesquelles on nous a si bien programmés.


« Le genre masculin, féminin, tout ça n’a pas d’importance, dit-il, pas plus que le lieu dont nous venons, celui dans lequel nous vivons et celui où nous allons. Je me situe ailleurs, loin des carcans, des tendances ou des saisons. »


Voilà pourquoi ses collections portent des numéros et pourquoi ses créations sont faites à partir de patrons unisexes qu’il a lui-même confectionnés, des patrons dont les dessins mis bout à bout ressemblent étrangement aux plans des niveaux d’un bâtiment : « Comme je n’ai pas fait d’études en design de mode, je ne suis prisonnier d’aucune école de pensée, d’aucune technique. C’est ainsi que j’ai développé mes propres silhouettes unisexes et que, pour moi, tout est réalisable. Je pars souvent d’une image qui devient un dessin très graphique et se transforme en une architecture qui sert de patron. Mes patronnistes ne me comprennent pas toujours, mais ils y arrivent, et je travaille aussi avec des couturières exceptionnelles et une équipe en or. »


Il engage 15 employés et possède des ateliers à Montréal et Paris, ainsi qu’un bureau de presse à New York. Ses créations sont vendues dans plus de 30 pays et 130 points de vente.


Derrière ce succès si rapide, il y a beaucoup de recherche, de travail. Rad Hourani propose quelque chose de différent, d’intrigant, d’authentique. Sa vision du monde sans genres, sans frontières, est passionnante, son approche l’est aussi. « Contrairement à beaucoup de créateurs de haute couture, dit-il, je mets un point d’honneur à ce que mes créations restent confortables et portables. Lorsque j’imagine un vêtement, je pense d’abord à ce que j’aimerais sentir sur ma peau. Les vêtements doivent être un prolongement du corps. »


Pour lui, nous sommes des êtres définis par nos sens plus que par des genres et ce qui nous différencie, ce sont les choix que nous faisons et la sensibilité que nous alimentons. Sa vision avant-gardiste interpelle et pousse à aller vers un changement d’attitude face à nous-même et aux autres. À sa manière, il esquisse une autre façon d’exister, beaucoup plus libre.

 

De Montréal à Paris


En 2007, Rad Hourani ouvre son atelier de prêt-à-porter à Montréal. Cinq ans plus tard, il inaugure sa première Galerie Unisexe Rad Hourani à Paris, qui présente ses expositions photos, des installations vidéo et des pièces de collection prêt-à-porter et haute couture produites en exclusivité pour la galerie. Cet espace est un prolongement direct du travail du créateur : entièrement transformable, avec des portants qui deviennent des bancs, par exemple, c’est un lieu nomade, modulable, qui rejoint toutes ses autres créations.


En devenant un membre de la haute couture, le créateur entre « officiellement » dans l’avant-garde et se donne comme mission de créer des oeuvres qui préfigurent la mode. En France, d’où elle est originaire, la haute couture est une appellation juridiquement protégée. Les maisons de haute couture doivent répondre à un certain nombre de critères : un travail réalisé à la main dans les ateliers de la maison, le nombre d’employés, l’unicité de pièces sur mesure, le nombre de modèles, la participation à un quota de grands défilés, l’utilisation d’une certaine surface de tissu… Enfin, chaque couturier postulant doit obligatoirement être parrainé par une personne influente du milieu.


Pour Rad Hourani, la grande porte s’est ouverte lorsque Sydney Toledano, p.-d.g. de Christian Dior Couture, a décidé de devenir son parrain. Sous l’aile de cet homme d’affaires créatif et visionnaire, Hourani a de beaux jours devant lui : « Rad Hourani a été parrainé par une marque française majeure et élu à l’unanimité par le Comité de direction de la Chambre syndicale de la haute couture, dit M. Didier Grumbach, president de la Fédération française de la couture, du prêt-à-porter des couturiers et des créateurs de mode. « Son travail est rigoureux et singulier ; je pense sincèrement qu’il établira sa marque. »

 

Le défilé RH#10


Le défilé Haute Couture RH#10 se tiendra le 24 janvier prochain dans un décor classique haussmannien au Centre culturel canadien de Paris et présentera 22 ensembles unisexes portés par des mannequins androgynes qui défileront au son d’une musique composée sur mesure.


Les grandes lignes de cette collection haute couture se composent d’une série d’ensembles trompe-l’oeil : « Je me suis amusé avec les silhouettes une-pièce, dit-il. Elles ont l’air d’avoir plusieurs niveaux, mais c’est un effet de la vue. »


La collection propose une recherche d’épuration, de sophistication dans le noir, le blanc et le détail. Pour appuyer son discours, le couturier se sert de ses tissus fétiches : le cuir, le crêpe, la soie, le cachemire, la laine, le bambou, le tercel et le coton, des matières authentiques au toucher très doux.


En confrontant les contraires, construction-déconstruction, équilibre-déséquilibre et force-fragilité, noir-blanc, Rad Hourani interpelle les mystères de l’âme. Il crée des rêves étranges capables de réveiller l’enfant, ou l’artiste, qui sommeille en chacun de nous. Ses oeuvres évoquent l’abstraction, la pureté et l’innocence qui font du bien.

 

 TEXTE PAR EMMANUELLE VIEIRA